Les juges paient des années de soumission collective (magistrat)

Rue 89, 6 février 2011

Selon Jean de Maillard, ils auraient dû rejeter le système de suivi des peines depuis longtemps.

Un éducateur aurait-il sauvé Lætitia ?

(…) Il faudrait se demander par exemple en quoi mettre un éducateur derrière le meurtrier présumé de la malheureuse Lætitia aurait changé quoi que ce soit à l’horrible sort de la victime.

(…) Il y a vingt-cinq ans à peu près – on voit ainsi que le mal n’est pas récent – j’ai dû juger en cour d’assises un pervers sexuel multirécidiviste qui avait tué atrocement une petite fille après l’avoir violée avec un comparse.

L’individu avait auparavant bénéficié d’une libération conditionnelle qui s’était déroulée à la pleine satisfaction des éducateurs et du juge de l’application des peines. L’enquête révéla pourtant que le probationnaire modèle violait aussi la fille de sa concubine sur la table de la cuisine quand il attendait la visite de son éducatrice.

Heureusement, en ces temps anciens, on ne demandait pas aux juges de s’expliquer, pas même de s’excuser.

Fumeuse promesse d’embauche pour un braqueur récidiviste

En voulez-vous une autre ? Présidant plus récemment une audience de comparution immédiate, j’eus la surprise de voir un jour comparaître un braqueur de banques, récidiviste également, récemment sorti de prison grâce à une opportune libération conditionnelle.

Ayant dû prolonger sa détention provisoire quelque mois plus tôt comme juge des libertés et de la détention, j’étais fort étonné en effet de le voir déjà en liberté, même si je l’étais moins de le retrouver devant nous.

Car ce n’était pas un petit braqueur : avec sa bande, ils avaient volé des engins de chantier pour défoncer les distributeurs automatiques de billets et accueilli les gendarmes avec un pistolet mitrailleur – dont il fut fait usage faut-il le préciser ?

Passons sur l’indulgence de la sanction, obtenue probablement grâce à une maladie dont il avait guéri sitôt la peine prononcée : sept ans de réclusion. Le jour précis où il avait atteint sa mi-peine, éligible à la libération conditionnelle à condition de voir levée sa période de sûreté, il avait obtenu et l’une et l’autre sur-le-champ.

Sur la base de quelles garanties ? Une promesse d’embauche fournie par un garagiste qu’une balle dans le dos lors d’un règlement de comptes avait rendu invalide, mais qui offrait un généreux emploi au braqueur repenti dans son garage en liquidation ! Il n’y mit évidemment jamais les pieds. Je n’ai jamais eu de compte-rendu sur le déroulement de sa libération conditionnelle…

Le monde enchanté des Bisounours

(…) Mais voilà qui est parfait, disent les bonnes âmes : aménager la peine, c’est la rendre utile et fructueuse, en vue d’une réinsertion qui est bien le but de la réparation que demande la société.

Oui peut-être, dans le monde enchanté des Bisounours, quand on raconte aux enfants des histoires qui embellissent leurs jolies nuits pleines de rêves. Dans la réalité sordide de la violence sociale ordinaire, la vie est hélas moins rose et les happy end bien plus rares.

Des gadgets socio-psycho-médico-pédagogico-éducatifs

La vérité de cette vie est ailleurs : dans une société déboussolée, où l’ordre public apparent l’emporte maintenant sur toute autre considération car c’est lui qui conditionne le résultat des élections, la police arrête à tour de bras, place en garde à vue à la chaîne, boucle à la va-vite ses enquêtes et ficelle n’importe comment ses procédures.

La justice, qui juge en rang serré une chiourme habituée à errer entre hôpitaux et prison, abat, plus mollement qu’on ne le dit mais avec la lassitude de ceux qui connaissent l’inanité de ce qu’ils accomplissent, des peines qu’elle fait semblant de croire « utiles » en les assortissant de toute une panoplie de gadgets socio-psycho-médico-pédagogico-civico-éducatifs aussi creux les uns que les autres.

C’est ainsi qu’au terme, paraît-il, d’une quinzaine de condamnations, Tony Meilhon avait encore écopé d’un sursis avec mise à l’épreuve.

Mise à l’épreuve de quoi, le saura-t-on jamais ? La justice y croyait d’ailleurs si peu qu’elle a laissé le dossier dormir sous la pile de toutes les autres décisions, aussi vaines, qui s’entassent sur les bureaux des JAP.

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